
Le grand Jubilé bénédictin de 2029 débute cette année à Norcia sur le thème « Réveillez-vous » ; j’ai donc pensé qu’il serait utile de partager l’histoire d’un autre réveil survenu il y a quelques années.
Le 24 août 2016, un tremblement de terre a secoué la ville antique de Norcia et le monastère vieux de près de 2 000 ans qui se dresse sur sa place centrale. Il était un peu plus de 4 h du matin, et les moines s’apprêtaient à célébrer les matines. Réveillez-vous ! Bien que les dégâts causés au bâtiment fussent visibles, ce n’est que près de deux mois plus tard, le 30 octobre à 7 h 30 (Encore une fois, réveillez-vous !) qu’un séisme bien plus violent – d’une magnitude de 6,8 sur l’échelle de Richter – a fait s’effondrer le clocherdu XVe siècle dans la nef de la basiliquedu XIIe siècle, atteignant la crypte où les Saints Jumeaux sont nés en 480. Ce jour-là, quelques-uns de nos moines se trouvaient juste à côté de l’église, s’apprêtant à célébrer la messe dans la boutique de souvenirs pour les quelques fidèles restés dans le centre historique. Par miracle, eux et beaucoup d’autres ont été épargnés. C’était le jour du changement d’heure et, en raison de ce hasard, la plupart des gens dormaient encore au lieu de vaquer à leurs occupations matinales habituelles.
Ainsi, les moines de Norcia ont pris notre place, suivant les traces des monastères du monde entier qui ont dû faire face à toutes sortes de tragédies. Combien de fois avions-nous lu, au réfectoire, l’histoire d’abbayes célèbres détruites par des incendies, des inondations ou des envahisseurs. Il suffit de lire la Vie de saint Benoît lui-même, et la vision qu’il eut selon laquelle tout le Mont-Cassin serait rasé et seuls les moines survivraient, pour se rappeler où nous nous situions dans cette succession d’événements. Nous n’étions pas seuls. Et pourtant, lorsqu’un tel événement survient, on ne voit pas immédiatement sa place dans les livres d’histoire. On voit partout des besoins urgents à satisfaire. En cette fraîche matinée d’octobre, nous avons vu un nuage de fumée en forme de champignon s’élever de la ville depuis notre perchoir à flanc de montagne, et nous avons su que le premier besoin, le plus pressant, était celui des derniers sacrements. Réveillez-vous ! On a demandé aux frères de l’abbaye de s’agenouiller et de prier pour les morts ; les prêtres se sont précipités vers le centre-ville, étoles et huiles sacrées à la main.
Les dégâts étaient considérables et les débris jonchaient le sol. Nous avons trouvé des blessés, mais, à notre grande surprise, aucun mort. Nous avons guidé les pompiers à travers les décombres et les rues dangereuses jusqu’aux maisons de personnes âgées que nous connaissions et qui n’avaient probablement pas pu s’échapper. Nous avons dû insister avec force auprès des pompiers pour qu’ils enfoncent la porte du cloître des sœurs clarisses, dont nous savions qu’elles ne sortiraient que par la force. Les premiers intervenants étaient convaincus que les sœurs étaient parties. Nous étions convaincus du contraire. Lorsque la porte a finalement cédé et que les sœurs ont été découvertes en train de prier autour de l’autel, ce n’était pas tant un moment de « je vous l’avais bien dit » qu’un moment de choc et de joie pour tous. Et pourtant, il n’y avait pas de temps à perdre, d’autres maisons devaient être visitées. Et rapidement.
Il a fallu faire appel à des bulldozers pour dégager des passages afin de secourir la centaine de personnes qui s’étaient rassemblées sur le seul espace libre restant, la place centrale. Sur une image qui est devenue « virale », on voit un moine photographié à genoux, guidant les fidèles dans la prière. Les autres moines ont aidé à organiser les évacuations. Nous avons guidé des équipes de relais le long du Corso central avec les secours, après que le tunnel d'évacuation médiéval eut été jugé inaccessible et dangereux. La difficulté avec un tremblement de terre, contrairement à d'autres catastrophes, c'est qu'on ne sait jamais quand il est terminé. On peut avoir l'impression que tout est calme, qu'il n'y a plus de secousses, et une seconde plus tard, tout tremble et s'effondre à nouveau.
Les jours, les semaines, les mois et les années qui ont suivi ont été semés d’embûches. Avec l’aide de Dieu, tant de choses qui semblaient impossibles sont devenues possibles. Aux moines et moniales du monde entier qui pourraient lire ces mots, je voudrais rappeler que notre vœu de Conversatio nous est souvent demandé de la manière la plus inattendue qui soit. Le jour de notre profession, chaque moine entend ces mots : « Surge qui dormit », « Lève-toi, toi qui dors ! Réveille-toi ! » Et bien sûr, ce jour-là, nous pensons que nous nous sommes justement levés. Mais Dieu a en tête tant d’autres moments, tant d’autres « appels au réveil ». Aurions-nous accepté ce chemin si nous avions su ce qui nous attendait ? Peut-être pas. Dans la sagesse de Dieu, nous disons souvent « oui » à Dieu, à l’Éveil, quand nous sommes encore très jeunes et que cela semble facile. Et tout comme dans le mariage, il peut s’écouler des années, voire des décennies, avant que l’appel à se réveiller (ou à « Écoute ! », comme le disent les premiers mots du Prologue) soit enfin véritablement entendu. À ce moment-là, ce seront les petits « oui » que nous avons prononcés toute notre vie, souvent pour des choses insignifiantes, qui nous aideront à dire « oui » à un grand « oui ». Ou bien ce sera la première fois que tant de « non » prononcés auparavant deviendront notre premier véritable « oui ».





